association lezigno beziers heureuse coincidence le seuil des villes
Sylvain Fraysse
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Hélène Audiffren

 

Entretien

de Sylvain Fraysse

Hélène Audiffren (HA) : A l’occasion de ces Heureuses Coïncidences au Domaine de Lézigno, tu présentes un choix d’œuvres qui nous permet de traverser ta pratique artistique. Des gravures, de grands dessins au fusain, des sculptures, une installation sonore, des médiums hétérogènes sont utilisés mais une unité formelle se dégage. Une trame semble ordonnancer l’ensemble ?

Sylvain Fraysse (SF) : Dans mon processus de création, les pièces émergent selon différents modes. Certaines partent d’un travail de recherche et de documentation et s’inscrivent dans un temps long. D’autres sont plus spontanées bien qu’a posteriori je me rende compte qu’elles interrogent des problématiques similaires. J’essaie peu à peu de faire plus confiance à des formes d’intuitions autant esthétiques que théoriques. Si une trame devait s’en dégager elle ferait vraisemblablement référence au statut des images, à leur temporalité.

HA : Les œuvres sont souvent construites comme des séquences. Avec la pratique de la gravure, il y a la répétition aussi dans le geste, parfois obsessionnelle.
Samuel Beckett disait « Essayer encore. Echouer encore. Echouer mieux ». Procèdes-tu par reprise, avec lenteur, dans le recommencement ?

SF : Oui, l’on peut considérer que « le degré de la lenteur est directement proportionnel à l’intensité de la mémoire et que le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli. » comme le disait Milan Kundera. Le temps long fait partie intégrante de certaines pièces. Il y a une forme de labeur, une pratique presque ouvrière notamment dans la gravure qui n’a longtemps été considérée que comme un travail d’artisan. Dans les séquences de film reproduites images par images, il y a une forme d’ascèse, d’abnégation. Ces notions de différence et répétition sont quelque chose que l’on retrouve également dans la musique sérielle ou minimaliste des années 60.

HA : Il y a aussi dans quasiment toutes tes œuvres, et depuis longtemps, une absence de couleur, comme pour éliminer toute forme de distraction. Est-ce un choix délibéré, un désir de mise à distance avec le réel, de retirer le bruit du monde ou de fixer la mémoire profonde ?

SF : Cela vient en parti des médiums que j’affectionne. Le fusain pour toutes les contraintes qu’il impose, sa fragilité et la pointe sèche pour tout ce que la pratique de la gravure aujourd’hui interroge dans notre manière de produire et de diffuser des images aujourd’hui. Le fait que de nombreuses sources soient issues de captures d’écran, traduit également cette volonté d’interrompre un flux, une consommation gloutonne et en quelque sorte de faire des images avec des choses qui n’en sont pas. Ensuite, il y a aussi une certaine esthétique qu’on pourrait qualifier de post-punk ou noïse qui m’a nourri depuis mon adolescence et que l’on retrouve.
HA : De grands dessins montrent des intérieurs de studios, des instruments de musique. Tu proposes également une installation sonore. En parallèle de ton travail de plasticien, tu as une pratique personnelle de la musique. Comment cet univers du rock indépendant vient nourrir ton travail ?

SF : J’ai longtemps considéré ma pratique de la musique et du son comme quelque chose d’en parallèle mais depuis quelques années et plus précisément depuis mon installation Camille à la faculté de médecine de Montpellier, j’ai compris que cela devait avoir une place dans mon travail. De plus, la gravure et le son sont des supports qui partagent de nombreuses analogies. Il existe une sonorité du regard, une contemplation de l’écoute. En ce sens, des artistes tels que Steve Roden ou Christina Kubisch m’ont beaucoup marqué car ils arrivaient de manière très subtile et très humble à faire cohabiter formes sonores et pensées plastiques. Concernant les dessins au fusain, le fait de les fragmenter sur plusieurs pages m’a permis dans un premier temps de me détacher du motif et du sujet. Ensuite, il s’est agit de recomposer l’ensemble un peu à la manière d’un montage cinématographique ou d’une structure musicale. En gravure, je fonctionne beaucoup par séries, ici il s’agirait plus d’une suite au sens musical du terme. A savoir plusieurs mouvements, écrits dans la même tonalité, pour le même instrument, pouvant donc être agencés de différentes manières.

HA : Il y a aussi le cinéma, les images prélevées sur le Net ?

SF : Oui, c’est un travail d’iconographe en quelque sorte, au sens de chercheur d’images. Pour ma génération qui a grandi en même temps qu’Internet, le rapport aux images s’est trouvé bouleversé. L’utilisation du cinéma tend à dévoiler des images que l’on ne voit pas. C’est encore de temporalité, d’absence et de mémoire dont il est question.

HA : Pour ce projet d’exposition, tu as pu travailler avec le savoir-faire de l’entreprise Technilum. De grandes plaques d’aluminium découpées, comme des moucharabiehs, sont posées au mur. D’où provient ce motif répété ?

SF : Ce projet a germé lors de la réalisation de Melancoliate qui est également présentée dans la même salle. Il nait de la lecture d’un essai de Paul B Preciado, Pornotopie. Preciado y développe une analyse sur la manière dont Hugh Heffner, le fondateur de Playboy, a peu à peu incarné une architecture et un mode de vie ultra connecté. Préfigurant une sexualité multimédia et des pratiques de diffusion contemporaines notamment dans le domaine de la pornographie. Le motif vient du plan du célèbre Playboy’s penthouse paru dans le magazine. Il s’agit ici, à la manière d’un moucharabieh, de jouer sur la frontière entre sphère publique et sphère privée que remet en cause les dispositifs propres aux espaces et architectures d’Heffner